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peter kowald / alexander von schlippenbach

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Dans Jazz Magazine, Peter Kowald et Alexander von Schlippenbach racontaient l’histoire de FMP, association de musiciens et compagnie de disques indépendante. Exemplaire.
Propos et Photo recueillis par Gérard Rouy

Peter Kowald est mort le 21 septembre 2002 à New York. En 1975, en compagnie d’Alexander von Schlippenbach, il avait raconté à Gérard Rouy l’histoire de FMP, à la fois regroupement de musiciens (se réclamant tous du “free”) et label indépendant exemplaire. Leurs paroles ne se sont pas érodées.

Peter Kowald: Les débuts de Free Music Production correspondent au festival Berlin Jazz Days de 1968. Nous avions organisé un festival parallèle destiné surtout à faire entendre des musiciens européens : les Anglais John McLaughlin, John Stevens, des Allemands comme le saxophoniste Peter Brötzmann, Schlippenbach…

Gérard Rouy: Au départ, donc, ce n’était pas une compagnie de disques…

Kowald: Ça l’était aussi, puisque le premier disque fut enregistré en 69. Mais ça ne s’appelait pas encore Fmp.

Alexander von Schlippenbach: Ce fut surtout notre premier contact avec le type qui allait organiser Fmp, Jost Gebers.

Sélection Disques Alexander von Schlippenbach
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Kowald : En 1969, nous avons obtenu une émission de radio, et pendant deux jours seize musiciens ont été enregistrés dans les studios de Radio-Brême. Cet enregistrement a constitué le premier disque Fmp, “European Echoes”, qui fut publié sous le nom du trompettiste Manfred Schoof. A Berlin, quelqu’un nous avait avancé l’argent nécessaire à la production du disque. Puis Peter Brötzmann a produit deux disques, “Trio”, qu’il avait enregistré en 67, et “Machine Gun”, en 68. Alex fit de même pour “The Living Music”, enregistré en 68. Moi, j’ai produit trois disques que j’avais faits en Suisse avec la pianiste Irène Schweizer et Pierre Favre. C’est alors que nous avons commencé à nous organiser, nous avons fondé une compagnie afin d’enregistrer tous les musiciens faisant partie de Fmp. Outre le festival alternatif de Berlin, c’est à cette époque que nous avons obtenu une petite subvention de l’Académie des Arts de Berlin pour organiser une manifestation annuelle.

En plus, depuis 1970, nous organisons à Wuppertal un « free jazz workshop », qui jusqu’ici a été centré sur le Globe Unity Orchestra. Nous aidons aussi l’organisation du festival de Moers. Récemment, il y a eu au festival de Nürnberg une nuit consacrée aux groupes Fmp. Nous avons joué à la “Fabriek” de Hambourg… Nous organisons nous-mêmes des concerts, notamment le long du bassin de la Ruhr. Nous essayons de trouver des villes qui puissent financer des concerts…

Schlippenbach: Il faut souligner une parti-cularité des groupes Fmp : tous sont des orchestres « free », il y a peu de groupes qui jouent des thèmes au sens traditionnel. Cette liberté dans la musique est une des constantes de notre association, qui est donc, là aussi, très différente des autres choses qui se font en Allemagne. Il ne faudrait pas réduire Fmp à une sorte d’agence. Fmp. c’est aussi une conception de la musique. C’est même l’essentiel.

Kowald: Il y a cependant un cas particulier: le groupe du trombone Albert Mangelsdorff. Mangelsdorff est le plus vieux musicien allemand à jouer ce type de musique, et il est vraiment trop occupé par sa musique pour s’occuper lui-même de la partie « business ». Il a donc un manager, et il est le seul d’entre nous à se servir d’une agence pour l’organisation de ses concerts et tournées. Ce qui ne l’empêche pas de travailler avec nous, notamment dans plusieurs disques de Brötzmann. Nous sommes aussi en rapport avec de jeunes musiciens alle-mands, que parfois nous essayons d’intégrer à nos programmes. De façon générale, nous restons à l’écart des circuits dominants du jazz en Allemagne.

Gérard Rouy: Quels groupes font partie de Fmp?

Kowald: Le trio Brötzmann, le quartette Schlippenbach-Kowald, le groupe de Rüdiger Carl, le duo Christmann-Schönberg, le guitariste Hans Reichel et le Globe Unity Orchestra. Les responsables de l’association sont Schlippenbach, Brötzmann, Schön-berg, Reichel, Gebers et moi.

Gérard Rouy: Quel est le rôle de Jost Gebers?

Schlippenbach: C’est un administrateur et un organisateur. Nous nous occupons de ce qui est directement lié aux activités mu-sicales, lui s’occupe des problèmes de bureau, des relations avec la presse… C’est le seul non-musicien de l’association.

Kowald: D’ailleurs, il ne vit pas de la musique. Il travaille dans la journée, et c’est en plus qu’il s’occupe de Fmp.

Gérard Rouy: Qu’y a-t-il de plus important pour vous : organiser des concerts ou produire des disques?

Schlippenbach: Organiser des concerts. Ça fait partie de notre travail de musiciens. Mais la principale activité de Fmp, c’est la production et la distribution des disques.

Kowald: En fait, ce sont deux choses indissociables et également importantes. Si les bureaux de Fmp sont à Berlin, c’est à cause du niveau culturel et économique de Berlin. De toutes les villes allemandes, c’est celle qui a le plus d’argent.

Gérard Rouy: Vivez-vous de votre musique?

Kowald: Oui, seuls Hans Reichel et Rüdiger Carl ont un travail extra-musical… L’Allemagne a une situation un peu particulière qui permet d’y trouver du tra-vail plus facilement qu’en France ou en Angleterre. Il y a beaucoup de grandes vil-les, beaucoup de musiciens et beaucoup de festivals réguliers. En fait, il n’y a pas qu’un seul centre, on peut entendre de la musique à Hambourg, Cologne, Francfort… On arrive même à travailler dans des villes aussi petites que Moers qui sont capables de nous payer. Ces petites villes ont aussi des clubs qui peuvent nous payer jusqu’à six cents ou huit cents marks.

Gérard Rouy: Quand un musicien enregistre pour Fmp, est-il payé?

Kowald: Non, l’argent que rapporte la vente des disques sert à en produire d’autres. En revanche, nous avons décidé de payer les musiciens qui ne font pas partie de Fmp, comme Evan Parker, Fred Van Hove, Han Bennink, lrène Schweizer… Cela tourne autour de cinq cents marks par musicien et par disque. Mais jusqu’ici nous avons tout investi dans le matériel d’enregistrement, ce qui fait que maintenant nous n’avons plus besoin d’aller dans des studios d’enregistrement dont les tarifs sont très élevés. Nous sommes aussi en mesure de nous déplacer pour faire des enregistrements. Maintenant, il est temps qu’un peu d’argent revienne aux musiciens.

Gérard Rouy: Quels sont vos chiffres de ventes?

Kowald: Cela varie avec la date de sortie du disque. Par exemple, un disque publié en 71 s’est évidemment vendu davantage qu’un disque qui date de 73. La meilleure vente, jusqu’ici, a été le disque du Globe Unity. En général, le premier pressage est de cinq cents disques, et celui du Globe Unity a été épuisé en moins de six mois. Mais la meilleure vente a été “Balls”, publié en 70. Nous en avons vendu quinze cents à deux mille. Plutôt que par correspondance, nous vendons surtout à l’occasion de nos concerts, directement aux gens qui sont venus nous écouter. Il y a un an, nous avons trouvé un distributeur qui n’est pas trop cher, la compagnie Phonogram. Faire appel à une organisation extérieure à Fmp, ç’a été pour nous une décision un peu douloureuse, mais désormais on peut trouver nos disques chez tous les marchands. D’autre part, plus nous vendrons de disques, plus nous pourrons en produire à bon marché. A part cela, nous continuons à vendre nos disques lors des concerts…

Sélection Disques Peter Kowald
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Gérard Rouy: A quel prix les vendez-vous?

Kowald: Par correspondance, les trente-centimètres vingt marks et les quarante-cinq-tours six marks. Phonogram les fait payer vingt-deux et huit marks soixante…

Gérard Rouy: Vos tarifs sont donc plus élevés que ceux d’Icp (Instant Composers Pool) en Hollande…

Kowald: En Hollande, qui est un pays relativement petit, l’Etat accorde davantage de subventions, et notamment à Icp. Ils peuvent donc vendre leurs disques moins chers. Au début nos disques étaient moins chers, mais sans subvention ça devenait difficile, pour ne pas dire impossible… Bien sûr, nous devons essayer d’être moins chers.

Gérard Rouy: Quelles sont vos relations avec les autres compagnies européennes indépendantes?

Kowald: Elles sont bonnes grâce à des musiciens qui servent de traits d’union. Evan Parker joue dans le quartet Schlippenbach-Kowald, Bennink joue avec Brötzmann, Van Hove également. Musicalement nous travail-lons ensemble, donc ça marche. Incus vend en Angleterre Fmp et Icp Seul Icp ne vend qu’Icp et a tendance à se tenir à l’écart. Comme ils ont commencé avant tout le monde en Europe, ils se sentent peut-être plus importants que les autres. Willem Breuker a quitté Icp, Misja Mengelberg et Han Bennink continuent à deux. J’imagine que leurs conceptions musicales n’étaient plus les mêmes. Breuker travaille beaucoup dans les théâtres en Hollande, il fait plus de théâtre que de musique, il reçoit d’ailleurs des subventions pour cela. Je suppose que c’est ce qui a dû déclencher la rupture.

Gérard Rouy: Etes-vous aussi en contact avec des compagnies américaines appartenant à des musiciens comme Strata-East, Jcoa, ou semi-américaines comme Birth?

Kowald: Oui, mais les compagnies indépendantes les plus anciennes font maintenant toutes partie de la Jcoa, et Incus a beaucoup plus de contacts avec eux que nous.

Gérard Rouy: Jcoa a distribué vos disques aux Etats-Unis…

Kowald: Ils ont commencé de le faire par l’intermédiaire du New Music Distribution Service, qui fait partie de la Jcoa. Ils ont distribué toutes les firmes européennes, puis ils ont dû y renoncer. Ils voulaient obtenir une subvention d’une fondation qui leur a dit qu’il y avait trop de musiques dans leur catalogue et qu’ils ne pouvaient pas subventionner tout, ils pouvaient seulement donner de l’argent pour les firmes américaines. Jcoa a donc changé son catalogue. Notre problème c’est qu’en Amérique les disques sont bon marché, nous devions donc aligner le prix des nôtres. L’organisation de distribution de Fmp se limite donc pour le moment à l’Allemagne, mais nous envoyons nos disques, sur demande, dans toute l’Europe et en Amérique. Gunter Hampel a réussi à coordonner la distribution de ses disques Birth en Allemagne et en Amé-rique en vivant à New York et, en hiver, en Allemagne. Comme il a l’intention de venir plus souvent en Europe, nous essaierons de coopérer. Il est actuellement le seul musicien allemand qui ait réussi à faire son truc à une telle échelle…

Gérard Rouy: Le centre de Fmp est à la fois àWuppertal et à Berlin?

Kowald: La plupart des musiciens habitent Wuppertal, Gebers et Schlippenbach sont à Berlin.

Gérard Rouy: Etes-vous en contact avec des musiciens français?

Kowald: J’ai demandé à Michel Portal de faire partie du Globe Unity mais il n’était pas intéressé, Il avait d’autres choses à faire. Nous avons eu Bernard Vitet dans l’orchestre en 70 et il semblait être le seul musicien français intéressé… Des types comme François Tusques, Beb Guérin, Portal peut-être, pourraient participer à des trucs comme ça. Nous en avons discuté quand je suis allé à Paris. Ils semblaient tous dire : « Oui, nous allons essayer » mais rien ne s’est fait. J’ai travaillé avec Pierre Favre, et je lui avais dit que nous aurions voulu organiser des concerts de Portal ici, mais il est trop cher pour nous. Avec son groupe, il a joué dans des trucs très “professionnels”, comme Radio Hambourg qui paie très bien. Actuellement nous sommes liés avec des Américains, des Scandinaves, des Hollandais, des Anglais, mais la France est vraiment absente.

En revanche, Steve Lacy, qui connaît personnellement Brötzmann, Evan Parker, Bennink depuis des années, est de plus en plus attiré par ces choses organisées. Il faut dire aussi que Brötzmann et Schlippenbach ont en Allemagne une réputation plus considérable que, disons, Hans Reichel ou Detlef Schönberg, mais c’est un ensemble, et c’est ce qui fait la force et la vitalité de l’organisation. Peut-être que Brötzmann pense qu’il perd son temps avec tous ces gens, mais c’est cette diversité qui fait que Fmp est solide. Nous avons maintenant assez de force pour créer un syndicat de musiciens, simplement parce que nous sommes ensemble et que notre expérience a réussi.

Propos recueillis par Gérard Rouy et publiés dans Jazz Magazine le n°238, de novembre 1975

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