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une musique qui déambule ?

Reportage, photos et interview :© Gérard Rouy

Récemment invité par le Centre culturel Einstein à Munich, le contrebassiste, improvisateur et compositeur Barry Guy présentait de nouvelles compositions. A Jazz Magazine, il fait le point sur ses activités.

Né à Londres et aujourd’hui installé en Irlande, Barry Guy est l’un des contrebassistes et compositeurs les plus innovants de la musique d’aujourd’hui. Partageant trés tôt ses activités musicales entre la musique baroque (tout particuliérement au sein du London Sinfonia pendant prés de vingt ans) et la musique librement improvisée (membre dés 1966 du Spontaneous Music Ensemble de John Stevens), Barry Guy a écrit — à l’instar d’un Duke Ellington — une grande partie de ses compositions pour le London Jazz Composers Orchestra (LJCO), un grand orchestre créé au début des années 70 qui connut au fil des années des avatars, des motivations et des personnels différents.

D’autres compositions de Barry Guy, pour des ensembles de musique de chambre et pour d’autres big bands, témoignent de son étonnante versatilité. En tant que soliste, il se produit en compagnie de jazzmen et/ou d’improvisateurs de premier ordre, tels qu’Evan Parker, Bill Dixon, Iréne Schweizer, Barre Phillips, Marilyn Crispell ou Mats Gustafsson. Initiateur du festival “Come Sunday” qui se tient réguliérement à Munich depuis trois ans (en collaboration avec le Forum International de Compositeurs & d’Improvisateurs), l’office culturel de la ville de Munich (sous l’instigation de Christoph Hoefig) est aussi à l’origine de résidences de compositeurs-improvisateurs invités à venir travailler avec l’Ensemble ICI : Vinko Globokar (1998), Barry Guy (1999) et Giancarlo Schiaffini (2000).

Aprés une premiére année de résidence en 1999, la ville de Munich commandait à Barry Guy deux nouvelles compositions pour l’Ensemble ICI (présentées en premiére mondiale) : Gaia et Switch, ainsi que la reprise d’une composition ancienne, After the Rain. C’est la configuration architecturale particuliére du Centre culturel Einstein — une immense bâtisse située en plein cœur de la capitale bavaroise, divisée en multiples salles, couloirs et recoins — qui a donné à Guy l’idée de Gaia, composition conceptuelle déambulatoire. Issus de l’Ensemble ICI (au sein duquel on remarque le saxophoniste Martin Fredebeul, ancien compagnon de Philippe Deschepper et Jacques Mahieux en France dans les années 80), divers petits groupes de musiciens sont dispersés dans l’architecture du bâtiment, ils peuvent (ou non) se déplacer, voire se répondre les uns les autres, le public étant invité à les suivre à son gré.

“En écrivant cette piéce, raconte le contrebassiste, je voulais permettre à la musique de remplir le bâtiment, de se déplacer à travers l’espace, afin de faire des transitions en expérimentant différentes ambiances musicales”.

Le public est alors convié à suivre un duo improvisé de violonistes — la violoniste baroque Maya Homburger et le chef d’orchestre Christoph Poppen — pour s’installer dans une autre salle et se préparer à apprécier After the Rain, par le Münchener Kammerorchester sous la direction de Christoph Poppen, avec son compositeur Barry Guy en invité trés particulier à la seconde contrebasse. Ecrit pour orchestre de chambre, After the Rain est une commande du London Sinfonia datant de 1992. Forte et méditative, délicate et raffinée, la piéce posséde une sensibilité baroque tout en étant traversée de traits contemporains vifs et acidulés.

“After the Rain a été joué par différents orchestres de cordes, affirme Guy, mais je dois avouer que jusqu’ici c’est l’orchestre de chambre de Munich qui l’a le mieux joué, c’est extraordinaire d’obtenir un tel niveau d’expression.”

Nouveau déplacement dans une nouvelle salle pour la création de Switch par l’Ensemble ICI. Il s’agit d’une composition graphique assez sophistiquée en cinq mouvements où les musiciens sont invités par moments à prendre des décisions rapides.

“La composition est centrée sur la relation entre le musicien et l’ensemble, ainsi que sur les interventions solistes qui ouvrent un dialogue d’investigation et de compréhension mutuelle”.

Une organisation vive et contrastée laissant découvrir des solistes de qualité, tels que le guitariste Gunnar Geisse ou le tubiste Tomas Zemek. Il reste à louer ici les efforts de Christoph Hoefig, au sein de l’office culturel de la ville de Munich, pour tenter d’ouvrir les portes de la capitale bavaroise (jusqu’ici lourdement dévolue à des formes artistiques trés institutionnelles) aux musiques contemporaines créatives, écrites et improvisées.

Gérard Rouy: Barry Guy, qu’avez-vous ressenti à vous retrouver “simple contrebassiste” au sein de l’orchestre de chambre de Munich ?

Barry Guy: J’ai commencé à jouer avec le London Sinfonia en 1973 et c’est avec plaisir que j’ai repris ma vieille position de contrebassiste dans un orchestre de chambre. C’est une expérience étonnante de se trouver derriére les cordes et d’entendre ce son, cette expression, dans toute sa plénitude, tout particuliérement avec ce superbe niveau d’orchestre et de musiciens ici…

Gérard Rouy: Comment conciliez-vous votre amour pour la musique baroque et pour la musique improvisée?

Barry Guy: L’an dernier, j’ai eu le grand plaisir de jouer des cantates de Bach avec John Elliot Gardner, des œuvres prodigieuses qui nous disent aujourd’hui encore tellement de choses… Mais la musique improvisée, le jazz improvisé créatif, est une musique tellement importante pour moi que je voudrais qu’elle le soit aussi pour les autres car c’est une expression de la condition humaine, c’est une expression de la maniére dont les gens pourraient travailler ensemble. Si on travaille dans une situation librement improvisée, que ce soit avec deux personnes ou dix ou n’importe quel nombre, il faut apporter de l’interaction entre ses expériences, sa vie, ses espoirs de travailler ensemble, avec toute sa créativité, sa compétence, sa technique…

Gérard Rouy: Qu’en est-il du London Jazz Composers Orchestra, ce big band créé il y a une trentaine d’années et qui a neuf albums (notamment sur Intakt) à son actif ?

Barry Guy: L’orchestre se repose un peu, mais il existe encore. L’un de nos principaux problémes est l’argent, les grands orchestres ne sont pas bon marché. J’aime payer mes gars correctement parce que les musiciens du LJCO n’ont fait que jouer leur musique toute leur vie, ils sont presque tous quinqua- ou sexagénaires et il n’est pas question de retourner en arriére.

Si on regarde l’Italian Instabile Orchestra ou l’Orchestre National de Jazz français, on constate qu’ils reçoivent une aide trés substantielle de l’Etat, et je trouve que c’est une bonne base. Nous n’avons jamais reçu ce type de subventions, je suppose que si je m’étais occupé du LJCO toute ma vie et si j’en étais devenu l’administrateur, j’aurais pu trouver de l’argent pour aider l’orchestre. Mais je suis un musicien et je ne peux pas passer mon temps assis derriére une machine à écrire à remplir des formulaires. D’une certaine façon, nous n’existons pas pour les institutions britanniques, la situation est trés difficile.

Gérard Rouy: C’est la raison pour laquelle vous avez décidé de créer le Barry Guy New Orchestra ?

Barry Guy: C’est Intakt Records qui a eu l’initiative de monter ce groupe, un tentet basé autour de deux trios : le trio composé d’Evan Parker (saxes), Barry Guy (b), Paul Lytton (dm, perc) et le trio avec Mats Gustafsson (saxes), Raymond Strid (dm, perc) et moi. Nous avons aussi Marilyn Crispell (p) qui a joué avec les deux trios et pour qui j’avais envie d’écrire des choses de toute façon, Herb Robertson (tp), Johannes Bauer (tb), Hans Koch (cl) et Per ke Holmander (tuba).

L’idée était de former un orchestre plus réduit, capable d’être plus souple au niveau des cachets, mais le probléme est que tout le monde habite dans un pays différent : Herb et Marilyn vivent en Amérique, Johannes à Berlin, nous avons deux Suédois, je vis en Irlande… Avec le “vieux” LJCO, à l’exception de Barre Phillips qui vit en France, nous étions tous basés à Londres, nous pouvions facilement nous rencontrer là-bas pour répéter et prendre un avion pour aller jouer.

L’argent continue donc d’être un probléme, mais nous tâchons d’y remédier au mieux, Maya Homburger travaille trés dur pour essayer d’amener le groupe dans les festivals. Les deux groupes sont trés différents, c’est intéressant d’avoir un orchestre composé d’instruments uniques (à l’exception des deux saxes et des deux percussionnistes), en tant que compositeur cela me donne une dimension complétement différente, la musique est davantage laissée dans les mains des musiciens, ce n’est plus seulement moi qui dirige l’orchestre, nous essayons que les choses se passent de maniére plus ouverte, que la musique ne se déroule pas dans un ordre particulier, il y a divers individus qui peuvent prendre l’initiative de certaines musiques, c’est donc un groupe trés excitant et trés maniable…

Gérard Rouy: Le trio avec Evan Parker et Paul Lytton existe-t-il encore ?

Barry Guy: Oui, mais Evan est trés occupé partout, il est invité à participer à de nombreux ensembles différents et il ne pense pas nécessairement à trouver du travail pour le trio. Une tournée est prévue l’an prochain en Amérique sur la côte ouest, nous irons probablement au Japon cette année, et peut-être en Nouvelle-Zélande et en Australie.

Gérard Rouy: Quels sont les projets de Maya Records, le label animé par la violoniste baroque Maya Homburger et par vous-même ?

Barry Guy: Le label est resté en sommeil pendant deux ans et demi et nous allons recommencer la production. Je vais faire un album en solo, nous aurons aussi les Variations Goldberg de Bach avec le claveciniste irlandais Malcolm Proud, puis un trio avec Evan Parker, Laurence Casserley et moi avec de l’électronique et de la musique pour ordinateur, puis quelque chose en trio avec Mats Gustafsson et Raymond Strid.

De plus, sur Intakt, un album en trio avec Marilyn Crispell et Paul Lytton va sortir incessamment avec mes compositions, ils vont aussi rééditer “Harmos” et “Double Trouble”, tous les vieux favoris, puis Evan et moi ferons un album en duo pour Intakt.

Gérard Rouy
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Sélection Disques Barry Guy

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